La culpabilité de l'ethnographe : caution éthique ou écueil scientifique ? Du complexe du « sujet en porcelaine » à la recherche d'une réflexivité émotionnelle

Résumé : La question de la subjectivité de l'ethnographe et de son impact sur la production des connaissances sur le terrain a fait l'objet d'une littérature foisonnante en sciences sociales, et plus particulièrement dans les travaux anthropologiques et ethnographiques contemporains mobilisant le concept de réflexivité. Traditionnellement, les enjeux de la subjectivité de l'ethnographe ont été abordés sous l'angle des diverses « mises à défis » qu'il ou elle rencontre au cours de ses recherches de terrain - qu'il s'agisse des dilemmes éthiques liés au recueil ou à la restitution des données (Sardan, 2014), aux difficultés relationnelles entretenues avec les collaborateurs et collaboratrices de la recherche (Fassin, 2008), jusqu'aux retombées de la recherche elle-même sur les personnes étudiées (Ramognino, 2009) - qui sont le lieu d'une mise en perspective de ses pratiques et de sa posture. Marques de subjectivité par excellence, les émotions ressenties par l'ethnographe sur son terrain – peur, colère, désarroi, sentiment d'illégitimité, etc. – demeurent toutefois souvent occultées des récits ethnographiques au profit d'une réflexion conventionnelle sur la nécessité d'une réflexivité épistémique et intrapersonnelle, malgré leur intérêt pour la compréhension des différentes dimensions de l'expérience ethnographique. La question de la culpabilité de l'ethnographe face à son terrain et à ses sujets, en particulier, à jusqu'à ce jour été peu explorée. En me penchant sur le contexte ethnographique canadien, et plus spécifiquement le contexte de la recherche autochtone, je souhaite proposer une réflexion sur l'intérêt de problématiser le sentiment de culpabilité de l'ethnographe pour en interroger les enjeux scientifiques et les implications éthiques. À cet effet, j'examinerai les fondements de cette culpabilité, que je situerai à la fois dans les conditions de recherche propres au terrain lui-même que dans le contexte culturel et académique plus large au sein duquel la recherche ethnographique évolue. Je discuterai en particulier du rôle des chartes et comités éthiques dans la reproduction de discours institutionnels de codification de l'engagement de l'ethnographe (Cefaï, 2010) et de sur-conscientisation des effets de sa recherche sur autrui. J'argumenterai que ces discours, fortement imprégnés des valeurs néolibérales de responsabilisation et d'autonomisation des sujets, construisent des « régimes affectifs » qui orientent notre recherche et notre manière de voir l'autre en amont du terrain. Je discuterai ensuite des conséquences de cette culpabilité pour l'ethnographe travaillant en milieu minoritaire, à partir de ce que je nommerai le « complexe du sujet en porcelaine » : une peur paralysante d'abuser les individus et d'exploiter leurs savoirs, qui se traduit en des comportements de retenue voire d'autocensure sur le terrain qui impactent directement les possibilités de la recherche et l'engagement auprès des personnes avec lesquelles l'ethnographe travaille, qui se voient paradoxalement extériorisées d'une relation collaborative réciproque. En me basant sur ma propre expérience de terrain où mes moments de culpabilité ont été tout autant des moments de rupture avec l'autre et ma pratique ethnographique que des moments de reconnaissance par autrui d'une posture "d'alliée", je me poserai les questions suivantes: nos complexes éthiques peuvent-ils nous rendre plus « réflexifs » dans l'exercice de notre recherche ? Qu'est-ce que réfléchir à nos émotions sur le terrain peut nous apprendre sur notre vision de l'autre - et de nous-mêmes -, et quels enjeux cela peut-il avoir, particulièrement dans un contexte "post"colonial ? Comment conceptualiser une réflexivité émotionnelle qui, dans l'extension d'une réflexivité institutionnelle et épistémologique (Laplante, 2004), peut nous permettre de préserver l'intégrité de notre pratique et de nos relations sur le terrain ?
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Contributor : Laurence Delpérié <>
Submitted on : Wednesday, October 9, 2019 - 6:29:04 PM
Last modification on : Friday, October 25, 2019 - 8:25:26 PM

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  • HAL Id : hal-02310060, version 1

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Laurence Delpérié. La culpabilité de l'ethnographe : caution éthique ou écueil scientifique ? Du complexe du « sujet en porcelaine » à la recherche d'une réflexivité émotionnelle. Icar COlloque DOCtorants/DOCTeurs (ICODOC 2019), Émotion, empathie, affectivité. Les sujets et leur subjectivité à travers les pratiques langagières et éducatives, Oct 2019, Lyon, France. ⟨hal-02310060⟩

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